« Celles et ceux »

Les efforts déployés par une hétéroclite coalition de féministes et de « pédagogistes » (nos modernes Précieuses et Trissotins) pour nous faire adopter l’ « écriture inclusive » se sont heurtés jusqu’ici à la résistance têtue des gens de bon sens qui ont encore au coeur l’amour de notre belle langue française.

Mais pour combien de temps encore leurs assauts seront-ils repoussés ?

La mode aidant ainsi que  l’esprit moutonnier des journalistes et des « communicants », ces ultras des causes dérisoires et nuisibles ont déjà remporté une victoire : il est désormais impératif voire de bon ton d’alourdir son discours en substituant  l’incontournable « celles et ceux » au seul démonstratif « ceux » (inclusif, mais qui a le tort d’être grammaticalement de genre masculin !).

Une passion française, celle de l’égalité – que l’abstraction, ce mal dont souffrent nos « élites » et que dénonçait Camus dans « La Peste », a transformée en idéologie  : l’égalitarisme – exige désormais qu’on enlaidisse la langue, sauf à risquer la suprême infamie : celle d’être accusé de sexisme…

Si forte est la dérive vers l’abstraction déshumanisante que le discours commun en exhibe aujourd’hui les stigmates : en complexifiant inutilement (un problème devient  nécessairement une problématique …), le locuteur français contemporain s’écarte de plus en plus, fût-ce ingénument, de l’idéal de clarté et de concision qui fit des siècles durant le génie de notre langue.

« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement… », a dit un jour Boileau (1).

Il fallait un étranger, grand amoureux de notre langue, le sémioticien Umberto Eco, pour remarquer en s’en désolant la transformation silencieuse qu’a subie le français à partir du XIXème siècle en intégrant peu ou prou dans sa structure ordinaire le dialecte jargonnant de la philosophie allemande. Selon lui, la faute en incomberait à Kant, Hegel et autres Schopenhauer … Je laisse à chacun d’en juger.

Contre la tentation de l’abstraction ou de ce qu’on appelle aujourd’hui « la langue de bois », il faudrait revenir à une parole qui soit véritablement incarnée. Je citerai en ce sens le grand critique Wladimir Weidlé :

« L’hallucination des mots » ne suffit plus. Ce qui manque à l’alchimie du verbe, c’est le verbe : la parole vivante, la présence active de celui qui parle et qui communie par la parole avec le reste des vivants (2). »

A bon entendeur (politique…) salut !


(1) Nicolas Boileau (1636-1711) in « Art Poétique« .

(2) Wladimir Weidlé (1895-1979) in « Les Abeilles d’Aristée« , Paris, Gallimard, 1954, p. 106.

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Gilets Jaunes

S’interroger sur l’origine de la crise actuelle, à l’évidence, ne suffit pas. La situation requiert des mesures immédiates et pratiques qui tardent à venir. Or, on voit bien que les efforts de « pédagogie » déployés par le Président, quelle que soit la justesse de ses analyses et de sa prospective, restent vains. Est-il encore à la portée du gouvernement de trouver les réponses qu’attendent les manifestants ? Se trouve-t-il désormais confronté à de réelles impossibilités?

Je vois deux raisons structurelles à la perte de compétitivité de notre pays qui, outre la contrainte budgétaire et les pressions de Bruxelles, expliqueraient l’impossibilité dans  laquelle se trouvent le Président et son gouvernement de satisfaire les revendications des Gilets Jaunes.

La première raison est à chercher dans la désindustrialisation qui affecte notre pays. Celui-ci s’est vu peu à peu privé des moyens de production qui permettraient de répondre à la demande en biens de consommation de la population.

La seconde est à trouver dans l’inadéquation de notre système d’enseignement aux besoins d’une économie moderne qui nécessite non seulement des cadres supérieurs d’excellence (chercheurs, ingénieurs, etc.) mais encore une main-d’oeuvre suffisamment instruite et formée pour pouvoir s’adapter aux techniques les plus avancées.

Lorsque, sous le poids de la contrainte matérielle, les Gilets Jaunes et le peuple qui les soutient ont été amenés à ne concevoir d’autre alternative qu’entre « la fin du monde » et « la fin du mois », quelle savante dialectique, quelles captieuses promesses les convaincront qu’ils sont dans l’erreur et qu’ils devraient renoncer à leur lutte et à leur espoir ?

Comme toujours, les cyniques parieront sur la lassitude et sur le pourrissement du mouvement; les réalistes, soupçonnant un effet d' »illusion lyrique », rentreront à la maison; les sociologues, quant à eux, disserteront sur un nouvel exemple d’aliénation …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A Bangkok, Août 1962

 

Après le grouillement des rues, l’enceinte des temples semble un havre de paix. S’orienter dans le dédale des pagodes et des jardins serait une tâche impossible sans le concours des deux jeunes bonzes en robe safran qui s’offrent à nous servir de guides à seule fin, assurent-ils, de pratiquer leur anglais hésitant. Ils sont souriants et diserts bien que leur zèle se révèle, au terme de la visite, moins désintéressé qu’il n’y paraissait. lis  nous proposent de petits objets de leur confection : coupelles de cuivre, reproductions maladroites de fresques sur papier de riz représentant les scènes légendaires de la vie du Prince  Rama.  Pour  l’équivalent  de  quelques francs, nous faisons leur bonheur en achetant ces petits souvenirs dont ils tirent leur frugal ordinaire. Je veux garder une trace de leur hospitalité affable que ne ternit aucune servilité et  me fais prendre en  photo avec eux,  en compagnie de l’hôtesse japonaise. Elle nous gratifie volontiers de son sourire énigmatique.

 

Le lendemain, de bonne heure, nous quittons l’hôtel dans ces petits taxis à trois roues qui, jour et  nuit,  se faufilent à folle allure dans les encombrements de la rue. A l’embarcadère, sur la rive de l’immense fleuve qui roule ses flots boueux, sillonné en permanence par une multitude d’embarcations chargées des cargaisons les plus hétéroclites, nous embarquons à bord d’un petit vaporetto, sous l’abri précaire d’une bâche. La touffeur est accablante et l’air moite, épais semble coller à la peau. Nous remontons successivement de petits bras d’eau de plus en plus étroits que bordent des pagodes aux toits ouvragés, des échoppes de toutes sortes auxquelles on accède après s’être rangés le long d’appontements vermoulus par quelques marches d’un escalier de bois qui s’enfonce dans la rivière. Des enfants nus s’ébattent dans l’eau jaunâtre. De toutes parts,  le  marché  flottant plonge dans la jungle luxuriante ses innombrables tentacules.

La joie chez BERNANOS

via Hello world!

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« J’ai compris que la jeunesse est bénie – qu’elle est un risque à courir – mais ce risque même est béni (1). »

Sur« la joie» de Bernanos, il y aurait beaucoup à dire. Voilà un concept qui touche au cœur même de sa foi et de son œuvre (n’a-t-il pas donné ce titre à l’un de ses textes majeurs?). Bernanos était un être sanguin, très physique, une force de la nature. Une sorte de colosse dont le seul point faible était le cœur (2) (tout un symbole, d’ailleurs). Chez lui, le physique, le corporel, le somatique (voire le     « hylique » des Grecs et des gnostiques) est indissociable du spirituel. Le visible et l’invisible sont les deux faces d’une même réalité qui est celle du seul monde aimé de Dieu, Sa création, pour lequel dans Sa fidélité absolue il a donné son Fils Unique, Son Bien­ Aimé. La joie est sainte, comme est sainte l’innocence du pur : la joie est du corps autant que de l’esprit qui tressaille d’allégresse, comme l’indique le chant de la Vierge « Magnificat anima mea Dominum et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo ». La joie est LE signe de la sainteté. Elle est le symbole du monde nouveau, prémices des Temps à venir. Elle anticipe sur la splendeur du corps de gloire, de la chair baptisée et donc déjà rachetée : elle est annonce et présence en nous, jusque dans ce misérable corps promis à la mort et à la putréfaction, de la Résurrection à l’œuvre en nous, déjà. Elle est le sourire de la chair et de l’âme qui rayonnent le message de salut : Il est ressuscité, Il est vivant, Il nous précède en Galilée, premier né d’entre les morts. La joie est indissociable du Mystère pascal, sinon ce n’est pas la joie. La joie est, à l’instar de l’amour chez Saint Augustin, « spirituelle jusque dans la chair, charnelle jusque dans l’esprit». Dans la joie, par la joie, nous sommes transportés (« être transporté de joie» dit le français) hors de nous-mêmes, dans le Royaume. La joie est communicative; elle est pain partagé. Nourriture pour le banquet fraternel, elle ne saurait se savourer en solitaire : elle est excès, trop plein, débordement (« joie débordante» dit justement le français). La joie est communion mais elle est aussi jeunesse : elle est printemps de l’âme et de la vie. Intemporelle jeunesse, déjà là, déjà donnée ou rendue. Car la joie efface toute larme et toute tristesse : elle est renaissance, oubli, nouveau départ. Elle ne se recourbe pas sur elle-même, mais largue les amarres et cingle vers le large, tout entière tournée vers un avenir sans passé: Autre. En cela la joie est prophétique : elle est espérance incarnée (3), c’est-à­ dire cette tension même de l’avenir au sein du présent, comme la chair tressaille dans l’imminence de l’enfantement. La joie en son essence est Annonciation.

Tu as raison de t’interroger sur cette joie, sur cette fulguration d’une joie inconnue, infiniment humaine et charnelle qui traverse la vie du curé d’ Ambricourt à la veille même de sa mort. Ultime regret, instinctif attachement à la vie d’une chair qui ne veut pas mourir, instant de plénitude, brèche dans la monotonie des jours sans grâce, éclaircie dans ce paysage glauque, noyé de pluie et ployant sous l’accablant fardeau du péché. Certes, le sacrifice n’eût pas été complet sans cette protestation de la chair (« Mon Dieu, mon DIeu, pourquoi m’as-Tu abandonné ? » (Mat., 27:46) ), mais – et c’est là toute la profondeur, toute la justesse de la vision bernanosienne qui prend en compte l’irréductible ambivalence humaine – dans l’instant même où se libèrent les forces vives d’un homme qui connaît enfin jusqu’au tréfonds de son corps la griserie d’être jeune (4), c’est à l’éternité d’une tout autre jeunesse que son âme aspire (5), fidèle à l’esprit d’enfance, s’ouvrant dans la mort    (« la mort dans l’âme»?) à la vérité du désir qui est désir de l’ Autre (6).
Aussi n’est-il pas surprenant de relever dans le texte de Bernanos la présence de symboles qui tous concourent à nous enseigner la joie: elle naît du don et du partage (7) elle est gratuité, consentement, acceptation de la rencontre (8). C’est l’offre accordée et saisie de cette promenade à moto au hasard d’un cheminement et d’une amitié inespérée. C’est la route et son vertige, l’inconnu de sa fin qui n’a pas d’importance du moment qu’on s’abandonne et fait confiance (9) C’est le corps qui parle, au-delà des mots ou en deçà, dans le silence de la jouissance. Dans la plénitude de l’être, dans cette scansion d’un temps miraculeusement suspendu.

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(1) « Journal d’un curé de campagne », Pléiade, p. 1211.
(2) Ibid., p. 1210 : «… j’ai cru sentir mon cœur se décrocher dans ma poitrine
(3) Ibid., p. 1212 : « Le bonheur ! Une sorte de fierté, d’allégresse, une espérance absurde, purement charnelle, la forme charnelle de l’espérance, je crois que c’est ce qu’ils appellent le bonheur.»(4)
(4) Ibid., p. 1211 : « Je n’avais jamais été jeune, parce que je n’avais pas osé. »
(5) Loc. cit. : « Par quel miracle me suis-je senti à ce moment-là jeune, si jeune – ah ! oui, si jeune – aussi jeune que ce triomphal matin ? »
(6) Loc. cit. : « Mon Dieu, je vous donne tout, de bon cœur. Seulement je ne sais pas donner, je donne ainsi qu’on laisse prendre. »
(7) Loc. cit. : « Mon Dieu, cela me paraît si simple maintenant ! Je n’ai jamais été jeune parce que personne n’a voulu l’être avec moi.»
(8) Journal., p. 1212 : « Parler ainsi d’une rencontre aussi banale, cela doit paraître bien sot, je le sens.» Voir aussi : VASSE, Denis, L’Autre du désir et le Dieu de la foi, Paris, Seuil, 1991, p. 10 : « … seules la rencontre  et la confiance  permettent de sortir de l’aliénation où nous enferment notre image et notre histoire. »
(9) Ibid., p. 1211 : « Il eût fallu que je leur ouvrisse mon cœur, et ce que j’aurais souhaité dire était cela justement que je voulais à tout prix tenir caché... »

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